Fragilité

Tribune libre de Vigile
mardi 27 octobre 2009
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Fragilité


J’ai nombre, lieu, langue et feu
mais ce soir j’ai mal à mon âme.
Mes séculaires racines gémissent
dans ce sol mouvant de mon îlot d’Amérique.
J’ai mal à mes origines,
partagé entre haine et peur,
je tremble dans mon appartenance.
Mes quatre siècles d’histoire
chavirent sous les coups de butoir
des fossoyeurs de nationalités.

Pourtant, j’ai nombre, lieu, langue et feu
Mais ce soir, j’ai froid
de ce terrible vent d’ouest
qui m’amène en bourrasques
la négation de mon essence.
J’en ressens tout le mépris.
Je sens qu’on m’agresse,
qu’on me grignote,
qu’on me déchiquette,
qu’on me digère.

Voyons ! j’ai nombre, lieu, langue et feu
mais je me sens comme chevreuil
s’abandonnant épuisé à la curée,
pour une meute de loups
hurlant et vociférant,
dans une langue carrée.
J’ai peur de céder à ces rongeurs d’identité,
à ces prédateurs de notre différence,
à ces termites de tissu social.

Oh je sais, j’ai nombre, lieu, langue et feu
mais hélas, je vacille dans les souvenances
de mes débris d’histoire.
Je gémis sur mes errances
de peuple conquis et répudié.
Ça sent la confiance trahie,
les affronts subis,
les assauts répétés
venus de l’extérieur,
venus de l’intérieur...

Même si j’ai nombre, lieu, langue et feu,
ce soir j’ai mal dans la chair de mon héritage
mal jusque dans ma descendance.
Issu d’un pays en état de siège,
d’un peuple sans permanence,
je frémis dans mon identité
devinant dans mon for intérieur
qu’une maison sans toit
me sert de fort extérieur.

Aucun doute, j’ai nombre, lieu, langue et feu
mais pour conserver ma langue
je dois me résigner à mendier.
Jusque dans mon lieu, on me dicte.
Mon expression m’échappe
en plein coeur de mon pays.
Je sens l’humiliation m’étreindre
et mon feu s’éteindre.
Il ne me reste qu’un mince espoir,
j’ai encore le nombre.
Peut-être bien qu’un bon soir...